ILS M’AIMENT MORT

Ils m’aiment mort pour pouvoir dire : Il fut des nôtres, et il fut à nous.
J’ai entendu les mêmes pas. Vingt ans qu’ils résonnent sur le mur de la nuit. Qu’ils viennent, mais ne poussent pas la porte. Ils sont entrés, cette fois. Trois en sont sortis : un poète, un assassin et un lecteur. Boirez-vous du vin ? J’ai dit. Et ils ont répondu : Nous boirons ! Quand ferez-vous feu sur moi ? J’ai demandé. Et ils ont répondu : Patiente. Et ils ont aligné les coupes, puis se sont mis à glorifier le peuple. J’ai demandé : Quand commencerez-vous mon assassinat ? Ils m’ont dit : Nous avons commencé… Pourquoi as-tu envoyé des chaussures à l’âme ? Pour qu’elle puisse aller sur la terre ferme, j’ai dit. Pourquoi as-tu composé un poème blanc alors que la terre est très noire ? J’ai dit : Parce que trente mers se déversent dans mon cœur. Ils ont alors dit : Pourquoi aimes-tu le vin de France ? J’ai dit : Parce que je suis digne de la plus belle des femmes. Comment souhaites-tu ta mort ? Bleue comme des étoiles qui coulent des plafonds. Boirez-vous encore un peu de vin ? Ils ont dit : Nous boirons. J’ai dit : je vous demanderai d’être lents, de me tuer petit à petit pour que je compose un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils ont ri et, dans la maison, n’ont dérobé que les mots que je dirai à l’élue de mon cœur…

Ils m’aiment mort, Mahmoud Darwich, 1986

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