ENTERTAINMENT !

30. Of seditions and troubles est un petit essai du début du XVIIème siècle, qui s’inscrit dans la vaste tradition humaniste des traités dédiés à l’art de conseiller les souverains, avec lequel Bacon entend mettre en garde « les bergers des peuples » contre les tempêtes qui menacent les États. Parmi les taxes, les étrangers ou les soldats en maraude et de nombreux fléaux qu’ils passent en revue, Bacon cite les érudits pauvres et autres intellectuels déclassés qui peuvent trop facilement transformer leur amertume en réservoirs d’idées séditieuses. C’est ici que fait sa première apparition cette phalange de la révolte fictive, dans le monde érudit et livresque où elle devra se contenter de récolter tout ses succès. Le passage consacré aux « scholars » désœuvrés n’a toutefois qu’une place mineure dans l’économie de ce petit écrit. Bacon ne pouvait aucunement prévoir le destin bizarre de son jugement somme toute liminal qui, pour des raisons encore insoupçonnables à son époque, devait se retourner en un de ces idola tribus qui le tourmentaient tant. Mais aussi en une prophétie inversée. Si la rhétorique savante de l’insurrection dans son ascension irrésistible, est bien parvenue à l’actuelle production hautement médiatisée et économiquement très rentable, son hostilité discursive n’a jamais franchi les limites du domaine autonome, non conflictuel et donc a-politique de la culture et des loisirs dans lequel elle est restée depuis toujours confinée. Et c’est exactement cela qui concerne à ce conseil que Bacon donne aux princes et aux puissants de son époque toute sa sagesse. A condition d’en invertir la signification, que les intellectuels, riches ou déclassés, austères ou prolixes, acrimonieux ou télégénique, ne préparent pas la tempête, ils dressent les paratonnerres.

31. Le touriste ne va pas à Marzahn. Je ne parle pas du touriste qui voyage à Berlin pour visiter le Reichtag et la coupole transparente de Norman Forster, l’île au musée et qui est perpétuellement à la chasse de morceaux du mur à l’authenticité douteuse. Non, pour celui là, cet exemplaire d’une race si facilement méprisée, cette éternelle incarnation de l’autre, la question ne se pose même pas. Pour qu’elles raisons devraient-ils se rendre jusqu’à Marzahn, tout à l’est de la ville ? Je parle d’un autre touriste, celui qui part à Berlin vivre le jeu réactif de la révolte. Le voici donc à Friedrichshain, dans la Rigaerstrasse par exemple, où avec son enfilade de squats scénographie – le drapeau des pirates flotte au vent pour faire plaisir aux enfants -, il trouvera ponctuel tous les évènements qui le devancent toujours et le font exister : les citations pédantes d’Agamben, Butler ou Rancières comme dans les campus américains chez la future classe moyenne dirigeante, un sens inné de la mise en scène et de la représentation de soi, l’autoréférencialité déguisée en histoire, des ennemis inexistants et le soutien inconditionnel de la mairie. Sans oublier les produits souvenirs, les bons vieux slogans, qui datent de l’East Village des lointaines années 1920 ou même de Paris 1968, commercialisés dans des sacs en jute, des T-shirts, des autocollants à ramener chez soi ou à arborer à la prochaine promenade anticapitaliste. Le touriste de la révolte voyageait pour se reconnaître, il s’attendait à Friedrichschain et il s’est retrouvé. Il n’ira pas plus loin. Il n’ira pas à Marzahn. Dans le vide des barres de l’époque RDA à l’abandon, parmi des bandes de skinheads à l’hostilité inassimilable sur lesquels ne se réfléchit pas le regard bienveillant des sociologues, sa figure n’ayant pas été prévu, il deviendrait tout simplement inexistant. Son passe temps collectivisé est certes bien divertissant, il a tout de même des limites. Ce n’est pas lui qui décide où et quand il faut jouer. L’Entertainent est la meilleure défense de la société contre le chaos qu’elle-même engendre. C’est une affaire trop sérieuse pour laisser à ses sujets la liberté de pouvoir y renoncer.

32. Il y a une domination subie dans l’attente jouissive et désespérée d’une vie finalement consciente, et c’est le destin de la multitude. Mais il y a aussi une domination subie et servie dans le théâtre comique de la révolte.

33. L’amor fati moderne : vivre dans l’attente ou vivre de l’attente, Slavoj Žižek ou Lady Gaga.

34. Deux grandes ruptures historiques marquent l’histoire de la culture humaine : la neutralisation de l’espace qui a fait sortir l’homme de la préhistoire, et la lente neutralisation du temps par laquelle s’achève aujourd’hui l’époque dite moderne. Un espace statique et extrêmement ordonné a pris la relève d’un temps dynamique et révolutionnaire. C’est le passage ontologique du « changement à la constante » dont parle Jünger et dont l’Entertainment, production égalitaire d’évènements qui se ressemblent tous, est la manifestation sociale.

Extrait d’Enterntainent !, Francesco Masci, 2011

Retour au sommaire