L’ÊTRE ANONYME

« Le traitre est une figure de deuxième génération : il a déjà assimilé le principe de la délocalisation des rapports sociaux et ne se laisse pas analyser à partir du couple ségrégation-insertion; il fait du bégaiement non pas un symptôme de désorientation, mais un régime positif de la socialisation au même titre que l’improvisation. »

Isaac Joseph, Le Passant considérable  

« De nos jours, l’Anonymat est un artifice auquel on a recours pour assoir ou accroitre sa notoriété, de la même façon qu’on porte un Voile noir pour mettre en valeur un regard lumineux. »

S.T. Coleridge, Carnets 

Dans l’expérience d’une nuit au motel, affalé sur un lit identique à tout les autres, il y a un élément tout à fait particulier qui donne au séjour une étrange teneur: la possibilité d’être anonyme. Ou plutôt de le paraitre, de laisser croire aux autres que vous l’êtes. Rien n’est plus simple en effet, lors de l’enregistrement à réception, que de donner un faux nom, une fausse adresse. Les regards absents du personnel semblent même vous y convier. Toute la vie dans un motel invite à la clandestinité. Le secret et la banalité y coexiste, créant un espace inédit où le mystère cohabite avec les évidences quelconque de la quotidienneté, ils s’appellent l’un l’autre, et se renforcent comme les pôles opposés d’une pyrolyse.

Mais qu’est-ce qui, dans l’expérience du motel, suscite l’anonymat comme la rue mal éclairée appelle le crime ? Qui y a t-il là d’opportun pour une disparition incognito ?L’anonymat ne provient pas tout d’abord, comme on l’affirme trop souvent, du sentiment de la perte de son identité. Au contraire, il désigne le moment précis où, de son plein grès, la personne se défait des signes trop ostentatoires de son identité, non pour la refuser de front, mais pour en expérimenter plutôt la nature profonde. Grâce à l’anonymat, le sujet se préserve en effet de la tâche étroite à un systèmes de références (familiales, sociales, nationales) qui le contraignent à une incessante prise de position par rapport à autrui et au monde. Dans la dissimulation de son nom, de ses origines et de son être, comme l’impersonnalité crue de la chambre du motel, il n’existe qu’en soit, et pour soi, comme détaché de toute détermination contextuelle et hétéronomique, dans une intimité si proche que nulle médiation ne peut la troubler.

Être « personne », tel Ulysse dans l’antre de Polyphème, ne signifie pas renoncer à sa personne, ni la perdre, l’oublier, ou l’ignorer, mais simplement abandonner, pour un temps plus ou moins long, ce que les autres savent de moi. L’anonymat me soustrait au regard et à la nomination des autres, mais, dans cette soustraction, il me laisse  intact, tel qu’en moi-même. C’est donc une manière économique et commode de ne pas être hostile à tout ce qui pourrait définitivement celle mon sort: la solitude.

Il serait donc inexact de croire que l’anonymat correspond à une privation d’identité, puisqu’il n’en est que la simple mise entre parenthèses. Dans l’anonymat, le moi ne s’abandonne pas, il abandonne les autres. Aussi, convient-il mieux d’affirmer que seul, en fin de compte, un moi peut-être anonyme, que seul un Je peut prendre un autre nom ou oublier le sien, emprunter d’autres identités ou mettre en suspend la sienne, car, en vérité l’identité ne réside pas dans le moi mais dans la manière dont il se fait connaître et reconnaitre au dehors. En d’autres termes, l’anonymat n’est pas une attitude pré-personelle mais plutôt post-personelle, au-dela du moi et de ses propriétés assignables, situées dans l’horizon intersubjectif et sans cesse dynamique de ses relations sociales. L’égo se constitue en se dissociant de l’image qu’il peut donner au monde extérieur et en montrant par là qu’il n’est absolument pas dupe de sa représentation. Son individualisation peut s’effectuer ne retrait de toutes determination intersubjective. Ici, la véritable identité personnelle s’éprouve plus dans la soustraction que dans l’addition.

L’être anonyme, extrait de Lieu-commun, Bruce Bégout, 2003

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