BÂTISSONS UNE CATHÉDRALE

Kieffer : Je crois que Jannis et Beuys reposent sur une terre ferme où je ne me trouve pas. Car pour moi, dire que l’homme est au centre relève de la pure invocation. Je n’en suis pas du tout certain. Je ne crois pas non plus, dans le sens où l’entend Beuys, que chaque homme soit artiste. Pour moi, il n’est pas non plus certain qu’il y ait une évolution à laquelle on puisse travailler pour que chaque homme devienne un artiste.

Beuys : Si tu prêtes attention à l’humain, tu peux voir que tout homme est un artiste. J’étais récemment à Madrid et j’ai vu à quel point les hommes qui travaillent au ramassage des ordures sont de grands génies. On le voit à la manière dont ils font leur travail et au visage qu’ils ont en le faisant. On voit qu’ils sont les représentants d’une humanité future. Et j’ai vu chez ces éboueurs quelque chose que je ne retrouve pas chez les artistes merdiques, car les artistes sont en grande partie opportunistes, ce sont des trous du cul, il faut bien que je finisse par le dire, ça aussi. Les artistes constituent la classe la plus réactionnaire. En fait, les classes n’existent plus, mais les artistes sont tellement réactionnaires qu’ils forment presque déjà une nouvelle classe.

(…)

Beuys : J’ai affirmé que les éboueurs sont de plus grands poètes que certains poètes contemporains.

Kounellis : Ce sont peut-être de plus grands poètes. Mais ils n’ont pas de forme pour s’exprimer !

Kieffer : Mais ils n’en ont pas conscience, c’est évident.

Kounellis : L’éboueur a peut-être toutes les possibilités pour être un poète, mais tu ne peux pas dire que ce bonhomme de Madrid soit un Homère.

Beuys : Mais je ne veux pas les mettre sur le même plan qu’Homère. Homère a fait quelque chose d’autre que les éboueurs. Mais l’avenir appartient plutôt aux hommes de la benne à ordure.

Bâtissons une cathédrale (extraits), Joseph Beuys, Yannis Kounellis, Anselm Kiefer et Enzo Cucchi, 1986

Retour au sommaire