JOUETS RUSSES

A l’origine le jouet, chez tous les peuples, provient de l’industrie domestique. Le trésor de formes primitives que détiennent les classes inférieures, les paysans et les artisans, constitue précisément la base assurée de l’évolution du jouet d’enfant jusqu’à l’époque présente. Il n’y a là rien de prodigieux non plus. L’esprit inspirant ces produits, l’ensemble du processus de fabrication et pas seulement son résultat, se trouve présent dans le jouet pour l’enfant, et ce dernier comprend naturellement bien mieux un objet créé de façon primitive qu’un autre né d’un procédé industriel compliqué. En cela réside donc aussi, soit dit en passant, le fond justifié de l’aspiration moderne à fabriquer des jouets d’enfants « primitifs ». Si seulement nos artisans d’art n’oubliaient pas trop souvent qu’agissent primitivement sur l’enfant non pas les formes constructives, schématiques, mais bien plutôt l’entière structuration de sa poupée ou de son petit chien, dans la mesure où il peut effectivement se représenter comment ils sont faits. Voilà précisément ce qu’il veut savoir, voilà ce qui à ses yeux établit le vivant rapport à ses affaires. Puisque, en matière de jouet, la question principale ici est en somme que, de tous les Européens, seuls peut-être les Allemands et les Russes possèdent l’authentique génie du jouet.

Partout, pas en Allemagne uniquement mais dans le monde entier – l’industrie allemande étant la plus internationale qui soit -, partout, donc, sont connus les univers minuscules de poupées ou d’animaux, les petites salles de séjour paysannes dans une boîte d’allumettes, les arches de Noé ou les bergeries comme on en fabrique dans les villages de Thuringe ou du Erzgebirge, et aussi dans la région de Nuremberg. Mais le jouet russe, quant à lui, demeure en général inconnu. Sa production n’est que peu industrialisée et, à l’extérieur des frontières de la Russie, il n’y guère autre chose qui soit répandu de lui que la « baba » stéréotypée, ce petit morceau de bois en forme de quille, peint de tous les côtés, qui représente une paysanne.

En vérité, le jouet russe est le plus riche, le plus varié de tous. Les 150 millions d’individus, qui habitent le pays se répartissent en des centaines de peuplades, et tous ces peuples à leur tour ont une activité artistique plus ou moins primitive, plus ou moins évoluée. Il existe ainsi des jouets dans des centaines de langages formels différents et dans de multiples matériaux. Le bois, l’argile-, les os, le tissu, le papier, le papier mâché se présentent seuls ou combinés. Le bois est le plus important des matériaux précités. Dans ce pays de vastes forêts, on a presque partout une incomparable  maîtrise d son traitement – qu’il s’agisse de sculpter, de colorier ou de vernir. Depuis les simples pantins en bois de saule blanc et tendre, ou les vaches, cochons et moutons taillés à l’imitation de la nature, jusqu’aux coffrets laqués, artistiquement peints de couleurs brillantes, sur lesquels sont représentés le paysan dans sa troïka, les gens de la campagne réunis autour d’un samovar, les faucheuses ou les bucherons au travail, et jusqu’aux grands groupes monstres, jusqu’aux reproductions plastiques de vielles fables et légendes -, les jouets en bois remplissent boutique sur boutique dans les rues les plus distinguées de Moscou, de Leningrad, de Kiev, de Kharkov ou d’Odessa. C’est le musée du jouet à Moscou qui possède la plus vaste collection. Trois vitrines sont pleines de jouets en argile provenant de la Russie septentrionale. L’expression rustique, robuste, de ces poupées du Gouvernement de Wjatka contraste quelque peu avec leur substance extrêmement fragile. Mais elles ont survécu au voyage. Et il est bon qu’elles aient trouvé un asile sûr musée de Moscou. Car qui sait combien de temps ce morceau d’art populaire pourra encore résister au cortège triomphal d la technique lancé à travers la Russie ? Déjà, le demande de pareil objets s’éteindrait, dit-on, du moins dans les villes. Mais tout là-haut dans leur pays natal, ils restent en vie certainement, et les voici donc, dans la maison paysanne, comme toujours pétris le soir après le travail, rayés de couleurs lumineuses et cuits au four.

Jouets russes, extrait d’Archives, Walter Benjamin, 1927

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