JUSQU’OÙ S’ARRÊTERA LA PUBLICITÉ ?

À l’heure où ce livre paraît et, — d’ailleurs, depuis pas mal de mois — on travaille, lentement mais sûrement, à remplacer de vieux kiosques par des kiosques neufs.

Voilà ce qu’on peut, sans crainte, qualifier d’événement bien parisien.

Ces kiosques — ajoutons l’explication pour nos lecteurs des bourgades lointaines — sont de ceux qui abritent certains sergents de ville, étranges gardes forestiers, chargés de la surveillance des sapins de la capitale.

Pourquoi les stations de fiacres  s’affublent-elles de tant de police armée ? problème que je ne saurais résoudre.

Dans cent autres cités que je pourrais idem, et non de mince importance, le véhiculage de nos contemporains s’accomplit sans que des gens armés de sabres perdent leur temps à relever les numéros de toute guimbarde arrivant ou partant.

Mystère et beauté de la bureaucratie ?

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, c’est de ce qui va suivre.

La préfecture de police a profité de l’occasion pour se moderniser et se transformer en agence de publicité.

Jalouse des colonnes Morris, jalouse des kiosques à journaux, ladite préfecture a décidé que ces kiosques à elle deviendraient aussi prétextes à réclame et seraient tapissés d’affiches tapageuses.

Grâce à des moyens un peu spéciaux de persuasion, l’affaire réussit à merveille. 

Des agents furent dépêchés chez industriels, commerçants, brasseurs d’affaires, marchands de tout et d’autre chose.

L’agent, à la fois de police et de publicité, disait à ces personnes, sur un ton qui n’admettait pas de réplique :

— C’est tant par carreau.

— Je réfléchirai.

— Vous réfléchirez après.

— Mais, monsieur…

— Ah ! pas de rouspétance, hein !

Le pauvre industriel comprenait et, pour éviter le fâcheux passage à tabac, signait ce qu’on voulait.

Du reste, la polychromie qui résulte de ce nouvel affichage n’a rien de déplaisant : c’est une bariolure de plus en ce Paris qui foisonnait déjà de tant d’arlequins.

Et puis, ce n’est pas tout !…

Encouragée par son succès — c’est un succès — la préfecture de police ne va pas s’arrêter en si belle route.

Des affiches aux vitres des kiosques, c’est bien. Des sergots sandwiches, c’est mieux.

Et Paris va connaître le spectacle affligeant de ses chers gardiens de la paix trimballant des pancartes sans pudeur, en lesquelles un lâche anonyme prétend — où est le contrôle ? — qu’il ne fume que le Nil !

Quand on est lancé dans la voie glissante de la publicité, bien malin celui que dirait où l’on s’arrêtera.

Tout cela est fort triste, et je vois — j’entends, plutôt — d’ici une paire de sergents de ville clamant, navrés, tout en faisant leur ronde :

— Ce soir, à dix heures, aux Folies-Bergère… etc.

Jusqu’où s’arrêtera la publicité ? (extrait), Alphonse Allais, La revue blanche, 1900

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