LA FOULE, LA MARCHANDISE

En 1851, les six millions de visiteurs accueillis en cinq mois par le Crystal Palace ne furent pas sans créer une certaine angoisse chez les organisateurs. Ainsi le 15 avril, le Prince Albert, qui est aussi commissaire général de cette première Exposition universelle, écrit à sa mère : « Les adversaires de l’exposition travaillent largement … Les étrangers, annoncent-ils, commenceront ici une révolution radicale, ils tueront Victoria et moi-même et proclameront la République Rouge. La peste doit certainement résulter de l’affluence de si grandes multitudes et dévorer ceux que l’accroissement du prix de toute chose n’aura pas chassé. » On pense à la célèbre phrase de Marx : « Un spectre hante l’Europe, le communisme. » Cette première foule, immense, fait peur. La crainte d’agitation publique avait d’ailleurs poussé les autorités parisiennes à renoncer à organiser une exposition où – en 1845, deux ans avant celle du Crystal Palace, on s’interroge sur le comportement de la foule : malgrès une surveillance policière permanente, on craint les agitateurs, les anarchistes, les manipulateurs peut-être infiltrés parmi les honnêtes visiteurs pour commettre leur crimes, fomenter une émeute, voire déclarer la révolution. Car des délégations ouvrières accourent de toute l’Europe, elle sont néanmoins triées sur le volet et le plus étonnant est sans doute qu’à Hyde Park, en 1851, cette foule soit restée si calme. Mais lors de la deuxième exposition universelle à Paris en 1855, les délégations de travailleurs sont complètement exclues; on redoute que cette réunion leur donne l’occasion de s’organiser.

Expositions : pour Walter Benjamin, Brice Matthieussent, 1994

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