RECONQUÊTE URBAINE

Avec la fin de la Commune, un nouveau programme d’écriture est lancé visant la reconquête de l’espace public.

Il s’agit de recouvrir dans la mémoire des Parisiens le souvenir de l’écriture insurgée par des inscriptions qui monumentalisent la ville républicaine. La IIIe République est le théâtre de cet acte de réinscription : les mots « Mairie », « Hôtel de Ville », « École primaire », « Préfecture », « Palais de Justice », ou encore « Maison d’Arrêt » apparaissent en lettres capitales sur le fronton des bâtiments qui abritent ces institutions. Ce geste d’écriture ne consiste pas à permettre aux usagers de mieux se repérer dans la ville ; il ne s’agit pas d’une signalétique, mais d’un véritable geste politique. Cet étiquetage de la ville n’est en effet pas fortuit, il correspond à un souci, celui de la République de redonner une visibilité aux institutions de l’État à un moment où nombres d’autres écrits – les publicités et les enseignes – viennent couvrir les murs et les constructions des cités. Il faut construire des monuments républicains du quotidien. Comme l’ont bien démontré certains historiens, le souci de placer la devise « Liberté Egalité Fraternité » sur les mairies après 1871 relève de cette même volonté de marquer le paysage urbain, d’inscrire le vocabulaire républicain au centre de l’ordinaire des jours.

Le maréchal Pétain, lorsqu’il devient chef de l’Etat français, en juillet 1940, fit enlever ou gratter les inscriptions comportant les mots « République française » ou sa devise sur tous les en-têtes des documents officiels et les frontons des monuments publics des communes, et les fit remplacer par les seuls mots « Etat français ». Ce souci d’effacement dit toute la force du geste d’inscription.

ÉDIFIER ET COMMÉMORER

Ce programme d’écriture après la Commune et sous la IIIe République est étroitement lié à un programme commémoratif et mémoriel. Bien sûr, le nouveau régime ne fait ici que reprendre une longue tradition interrompue par la Commune. L’étude de cette histoire politique de l’écriture, de ce véritable pouvoir que les gouvernants s’octroient sur l’écrit et qui passe par l’édification de monuments, a été inauguré par l’épigraphiste Armando Petrucci.

Petrucci montre remarquablement comment l’historien de la création d’une nouvelle écriture épigraphique à Rome, dans la seconde moitié du XVIe siècle, fut longue et complexe, mais surtout insiste sur le fait que les maîtres d’écritures devaient garder l’anonymat tant l’enjeu était important ; Luca Orfei, qui fut l’un des artisans de ce programme, réalisa « en peu d’année pour le compte de Sixte Quint un programme complet d’exposition graphique qui enrichit de ses écritures publiques la Rome sixtine, avec ses places, ses larghi, ses obélisques, ses monuments et ses églises ». L’écriture d’apparat publiquement exposée dans les cités constituait un instrument immédiat tout à la fois expressif et symbolique du pouvoir, indique Petrucci ; elle était son moyen particulier et spécifique d’identification et de communication avec les masses urbaines, alphabétisées ou non. Il était dès lors évident que les souverains et les pontifes, les cardinaux et les gouvernements ne pouvaient se permettre de déléguer totalement un instrument dont la signification et le poids étaient aussi profondément « politiques » à de purs et simples exécutants techniques.

S’agissant des cités espagnoles du Siècle d’Or (XVIe-XVIIe) étudiées par Antonio Castillon Gomez, on retrouve ce même usage. L’historien espagnol montre que, par des milliers de panneaux, avis, affiches, écriteaux et épigraphes, gravés, imprimés ou peints, « la ville constituait un espace adapté à la communication écrite et, grâce à elle, un lieu adéquat tant pour l’exposition et la diffusion des normes et des pratiques qui soutenaient le système social que pour le développement de la critique et du désaccord. Certains écrits, c’est le cas de la plupart des cédules, décrets ou bulles diffusés par affiches et feuilles volantes, répondaient à une logique politique d’intervention dans les relations sociales, destinée à transformer la vie publique et à la faire adhérer à la norme des valeurs dominantes. »

Dans la France du XIXe siècle, après la rupture de la Commune, on voit s’opérer une reconquête de l’espace public qui passe par des programmes épigraphiques sans doute beaucoup moins monumentaux que ceux de la Renaissance Italienne. Ces programmes se déclinent sous la forme de production d’écrits, mais aussi par la patrimonialisation d’autres écrits déjà existants. Après la Commune et sa répression, Paris est un champ de ruines. Les Communards ont voté quelques destructions symboliques; comme celle de la colonne Vendôme : le 16 mai 1871, ce monument consacré à la gloire de Napoléon 1er, ce symbole du militarisme et de la barbarie, forgé dans les canons pris aux armées russes et autrichiennes, est rasé. Le 23 mai, afin de ralentir l’avance des Versaillais, les Communards allument simultanément de vastes incendies: les plus célèbres sont ceux de l’Hôtel de Ville, du palais de justice, de la Cour des comptes, de la bibliothèque du Louvre, mais on compte aussi ceux du Palais de la Légion d’Honneur, dit Hôtel de Salm (rue de Lille, 7e), ou du palais des Tuileries ; de nombreuses rues de la capitale sont alors en flammes. Du point de vue de l’écrit, la bibliothèque de l’Hôtel de ville et la totalité des archives de Paris et des archives de la police sont également détruites par le feu. Cependant, l’essentiel, des destructions intervient dans les combats et une une bonne part d’entre elles sont aussi provoquées par les troupes versaillaises, qui allument également de nombreux incendies.

Paris devient au cours de la décennie 1870 un grand chantier. La reconstruction de l’Hôtel de ville est ainsi votée dès 1872 et le concours architectural est clos en 1873. Aucune innovation épigraphique n’est faite sur le bâtiment; la façade principale est maintenue dans l’axe de l’avenue Victoria, et doit reproduire exactement l’ancienne façade dessinée au XVIe siècle par Boccador, représentant notamment 106 parisiens illustres.

De même, la construction des mairies du 12e, 15e, et 19e arrondissements qui intervient à cette même période ne fait pas grand cas des inscriptions. Dans les projets de monuments commémoratifs du siège de Paris, les écrits apparaissent peu dans le cahier des charges. Ainsi, dans le concours ouvert après la décision du conseil général en date des 10 novembre 1871 et 8 mai 1872, « relatives à l’érection de pierres commémoratives sur divers champs de bataille des départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, en l’honneur des défenseurs de Paris », il est juste précisé à l’article 3 : « Les inscriptions exprimant en français les faits et les dates dont il s’agit de perpétuer le souvenir seront gravées sur le monument, qui devra être étudié dans un style simple et sévère, comprenant l’emploi de matériaux solides et durables. »

Au Père-Lachaise, le monument pour les soldats de 1870, érigé en 1873-1874, met en scène quatre statues en bronze (un garde mobile, un fusilier marin, un artilleur et un soldat de ligne), mais aucun texte n’est particulièrement mis en avant. En 1879, les frères Morice remportent le concours organisé pour l’installation d’un grand monument consacré à la République avec une statue colossale de Marianne, en bronze, de 9,50 mètres de haut sur un soubassement en pierre de 15 mètres de haut où sont assises des allégories de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. On pourrait multiplier les exemples de ces constructions mémorielles qui délaissent les inscriptions. Cependant, la reprise du pouvoir graphique dans la cité se fait par d’autre moyens.

Reconquête urbaine (extrait), Philippe Artières, La police de l’écriture : l’invention de la délinquance graphique 1852-1945, 2013

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