LA PETITE VILLE

La porte de Pannesac.

Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.

J’ai d’abord une espèce de vénération, puis ça m’ennuie ; je commence à prendre le dégoût des monuments romains.

Mais la rue !… Elle sent la graine et le grain.

Les culasses de blé s’affaissent et se tassent comme des endormis, le long des murs. Il y a dans l’air la poussière fine de la farine et le tapage des marchés joyeux. C’est ici que les boulangers ou les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s’approvisionner.

J’ai le respect du pain.

Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne m’a pas parlé durement comme il le fait toujours.

« Mon enfant, m’a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain ; c’est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour nous, mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant ! »

Je ne l’ai jamais oublié.

Cette observation, qui pour la première fois peut-être, dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colère mais avec dignité, me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j’ai eu le respect du pain depuis lors.

Les moissons m’ont été sacrées, je n’ai jamais écrasé une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bleuet ; jamais je n’ai tué sur sa tige la fleur du pain !

Ce qu’il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à ces paroles prononcées simplement ce jour-là… d’avoir toujours eu le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.

« Tu verras ce qu’il vaut. »

Je l’ai vu.

Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes, jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.

Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la croûte.

Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et blanchissent, en passant, une main d’ami qu’ils rencontrent, ou une épaule de monsieur qu’ils frôlent.

Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres : des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du papier mou.

À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient du plomb dans les écuelles de bois.

C’était donc là ce qu’on mettait dans un fusil ? Ce qui tuait les lièvres et traversait les cœurs d’oiseaux ? On disait même que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une mâchoire d’homme.

Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l’heure j’avais plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d’eau. Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles ou des sacs.

Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.

Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon œil d’enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune.

Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d’or dans le beurre !

Un goujon pris par moi !

Il portait toute mon imagination sur ses nageoires !

J’allais donc vivre du produit de ma pêche ; comme les insulaires dont j’avais lu l’histoire dans les voyages du capitaine Cook.

J’avais lu aussi qu’ils faisaient des vitres à leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les carreaux à toutes les fenêtres de ma famille ; je me proposais de gratter tout ce qui « mordrait » et de mettre ce résidu d’écaille et de fiente dans ma grande poche.

Je le fis plus tard, mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un objet de dégoût pour mes voisins.

Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le doute s’éleva dans mon esprit.

Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente, qu’exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la graisse et le poivre.

C’était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.

Je lançais un dernier regard sur Pannesac et près de la porte de pierre.

Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l’air des voitures de fête dans les mascarades italiennes, avec leur monde d’enfarinés et de pierrots à dos d’Hercule !

Là-haut, tout là-haut, est l’école normale.

Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.

Il y a un jardin derrière l’école, avec une balançoire et un trapèze.

Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire ; seulement il m’est défendu d’y monter.

C’est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne pas me laisser me balancer ou me pendre.

Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d’être toujours à nous surveiller, mais elle m’a fait promettre d’obéir à ma mère. J’obéis.

Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m’aime ; et elle lui permet pourtant ce qu’on me défend !

J’en vois d’autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi.

Ils se casseront donc les reins ?

Oui, sans doute ; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là, ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage ! des monstres ! qui, n’osant pas noyer leurs petits, les envoient au trapèze – et à la balançoire !

Car enfin, pourquoi ma mère m’aurait-elle condamné à ne point faire ce que font les autres ?

Pourquoi me priver d’une joie ?

Suis-je donc plus cassant que mes camarades ?

Ai-je été recollé comme un saladier ?

Y a-t-il un mystère dans mon organisation ?

J’ai peut-être le derrière plus lourd que la tête !

Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.

En attendant je rôde, le museau en l’air, sous le petit gymnase, que je touche du doigt, en sautant comme un chien après un morceau de sucre placé trop haut.

Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas !

Oh ! ma mère ! ma mère !

Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur le trapèze et me mettre la tête en bas !

Rien qu’une fois !

Vous me fouetterez après, si vous voulez !

Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l’école, et où je vais, quand je suis triste d’avoir vu le trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le jardin !

La brise secoue mes cheveux sur mon front, et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin.

Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d’un coup ma tête pour regarder l’incendie qui s’éteint dans le ciel…

« Tu ne dis rien, me fait le petit de l’École normale, à quoi penses-tu ?

– À quoi je pense ? Je ne sais pas. »

Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe ; et voilà que je me mets à bondir ! Je me fais l’effet d’un animal dans un champ, qui aurait cassé sa corde ; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s’attend à me voir brouter.

J’en ai presque envie.

La petite ville, Jules Vallès, L’Enfant, 1889

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