ETAT D’URGENCE

Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps.

Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?

Le 29 avril 1975, le dernier hélicoptère états-unien décolle du toit de l’ambassade américaine de Saïgon. Le lendemain, après une offensive de cinquante jours, l’armée communiste vietcong occupe la capitale sud-vietnamienne, mettant fin de fait à la présence américaine dans le Sud-Est asiatique. Le 17 avril, les Khmers rouges avaient déjà chassé le gouvernement  philo-américain du Cambodge. Le 11 novembre, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola proclame l’indépendance du pays, immédiatement reconnue par le Portugal, qui avait fait l’année précédente sa « révolution des oeillets ». Le 19 novembre en Espagne, le dictateur fasciste et atlantisme Franco meurt enfin, quelques mois après avoir signé l’ordre d’exécution par garrot de cinq militants antifascistes.

Le tiers-monde s’affranchissait de la domination directe du premier : l’ensemble du globe était en mouvement contre la domination du capital. Il semblait ainsi que la révolution n’était plus seulement possible mais qu’elle était déjà à l’oeuvre et, qu’en Occident, l’Italie était son « point intermédiaire ». Une conviction qui n’était pas seulement répandue dans les mouvements antisystème : les gouvernants avaient plus ou moins la même sensation et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils aient souhaité recourir aux puissances les plus obscures de la souveraineté pour l’affronter. Il aurait sans doute pu en être autrement mais ce que ces évènements contribuèrent à déterminer dans une spectaculaire hétérogènes des fins, c’est la désagrégation des deux blocs (Est/Ouest) et le début d’une nouvelle ère impériale, avec l’apparition de nouvelles puissances géopolitiques et d’une nouvelle division internationale du travail dominée par un état d’urgence se réfractant dans la gestion des migrations comme dans l’usage désinvolte de législations d’exception pour résoudre des conflits sociaux. C’est dans l’Italie des années 1970 que l’Etat commença à qualifier de « terroriste » quiconque s’efforçait de transformer le présent dans un sens révolutionnaire et c’est avec une méchante ironie que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Francesco Cossiga, a reconnu l’essence mystificatrice de ce qu’il a lui-même eu l’impudence de décrire comme une « grande opération sémantique » (« Intervista a Francesco Cossiga » in Coll. Una sparotaria tranquilla. Per un Astoria orale del ’77, Rome, Odradek, 1997).

En Italie, le 8 mars 1975, le Parlement vote la loi qui abaisse l’âge de la majorité à 18 ans et, le 22 mai, soit peu de temps après les journées insurrectionnelles d’avril, grâce à l’abstention décisive du parti communiste, passe la loi Reale (du nom du ministre de la justice Oronzo Reale) conçu explicitement comme une loi d’exception pour la répression de la « délinquance juvénile », c’est-à-dire du conflit social qui submerge tout le pays. La loi Reale introduit la garde à vue, prolonge la détention préventive, punit la dissimulation  du visage, étend considérablement la définition d’une arme par destination, définit les bouteilles incendiaires comme des armes de guerre et reconnaît aux forces de l’ordre le droit de tirer et de tuer dès que l’un de leurs agents le juge nécessaire : une myriade de morts et de blessés sont la conséquence directe de cette loi. Suite à cette abstention « favorable » à la loi Reale, le rapport entre le PCI et le Mouvement, et notamment avec l’Autonomie, s’interrompt définitivement et l’affrontement entre l’Etat et les mouvements ne put que s’intensifier toujours d’avantage. C’est le début de ce qu’on a appelé les lois spéciales qui ont fait de l’Italie un pays en état d’urgence permanent ; des lois qui, il convient de le rappeler, si elles furent d’abord présentées comme « provisoires », sont encore en vigueur aujourd’hui, avec quelques aggravations même même – on ne peut d’ailleurs pas comprendre l’intérêt de certains penseurs radicaux italiens, et tout particulièrement d’Agamben, pour le « statut d’exception », en dehors de ce contexte historico-politique.

Statut d’exception qui ne fut jamais déclaré explicitement pour ne pas avoir à admettre l’existence d’une guerre civile latente, même quand les chars furent déployés à Bologne pour dompter l’insurrection ou quand toutes les manifestations publiques furent interdites à Rome. Entre-temps, c’est devenu le principal ressort de l’action politique de tous les temps, c’est devenu le principal ressort de l’action politique de tous les « Etats démocratiques » : « En réalité, les dispositifs exceptionnels, une fois greffés, s’intègrent définitivement au système qui se transforme sans jamais revenir en arrière, donnant lieu à de nouvelles campagnes d’exception et à des « saisons » successives de l’urgence  » (O. Scalzone, P. Persichetti, La Revolution et l’Etat, Paris, Nagorno, 2000).

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini est assassiné sur la plage d’Ostie, dans des circonstances qui n’ont jamais été totalement élucidées. Il y a quelque chose de prophétique dans les articles qu’il a écrits les mois précédents sur le génocide anthropologique des classes populaires italiennes par un « nouveau fascisme » révélé sous les traits d’une didactyle exercée par une  » bourgeoisie nouvelle, qui comprend chaque jour de plus en plus la classe ouvrière et qui, finalement,tend à identifier les mots de bourgeoisie et d’humanité » (P. Pasolini, « La première vraie révolution de droite » in Ecrits corsaires (P. Guillon, tard. de Scritti corsari, Milan, Garzanti, 1975), Paris, Flammarion, 1976). C’est bien parce qu’il y a beaucoup de vrai dans les graves visions pasoliniennes qu’il est important de souligner que, contrairement à ce que beaucoup d’opinion makers voudraient aujourd’hui nous faire croire, le climat émotionnel des mouvements italiens des années 1970 n’est pas réductible à un nihilisme sombre – la légende noire des « années de plomb »  – ni, comme le voudraient les chantres de l’innocence perdue, à une sorte de légèreté euphorique. Le sombre climat, qui était voulu par le pouvoir, pesait beaucoup, énormément, sur les coeurs et sur les actes de ceux qui se rebellèrent, mais des milliers de femmes et d’hommes mirent tout autant de poids et de détermination à tenter de percer le mur du présent contre ce climat. Le problème ne se résout pas en décrivant la composition des affects présents dans le Mouvement comme purement joyeuse ou purement haineuse, agrémentée de plus ou moins d’insouciance, plus ou moins de gravité verbeuse. L’important est que ceux qui en firent partie aient encore été capables de vivre collectivement et avec une grande intensité les affects qui circulaient dans cette Italie de la fin du siècle : si l’on se détestait, si l’on s’aimait, si la joie ou la tristesse s’emparaient des corps, on agissait en conséquence et par tous les moyens nécessaires. Les émotions, jusque-là reléguées dans les limbes de l’existence privée, devinrent à un certain moment de véritables pratiques politiques, agis explicitement en tant que telles. Il ne sera jamais trop tard pour retrouver en soi cette capacité de sentir ensemble qui, seule, permet à une collectivité d’affronter le caractère intolérable de ce pouvoir ennemi qui vit hors de nous et en nous. Car c’est cela qui rendait la vie dans le Mouvement jouissive et qui faisait circuler toujours plus intensément le désir de révolution.

D’autres évènements important eurent lieu en Italie en 1975 mais désormais nous suivrons les mouvements italiens de l’intérieur, et en particulier l’articulation des autonomies qui, de 1975 à 1976, connaîtront une progression irrésistible, donnant naissance à ce « véritable état d’exception » que Walter Benjamin appelait de ses voeux.

Autonomie !, Marcello Tari, 2011.

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