LOGIQUE DU TERRORISME

II

La Mafia historique, dont les journaux annoncent et commentent périodiquement le dernier procès et l’imminente disparition chaque fois qu’un effort de modernisation l’oblige à éliminer ses membres les plus anciens et à modifier certaines de ses méthodes devenues archaïques et inopérantes, est apparue en Sicile au début du XIXe siècle, avec l’essor du capitalisme moderne. Cette association, tout à fait banale aujourd’hui, d’anciens policiers et de gangsters, fut utilisée initialement par l’aristocratie foncière sicilienne pour entraver le développement du nouveau capitalisme industriel et financier qui menaçait de la ruiner. Il s’agissait simultanément de maintenir l’ordre, c’est-à-dire la rente foncière, contre les forces populaires, et de refuser pratiquement tout pouvoir réel au nouvel Etat industriel. La Mafia s’est donc efforcée d’éliminer pratiquement l’Etat moderne dans ses attributions gouvernementales, judiciaires et policières, et d’assurer elle-même ses fonctions au seul profit de l’ordre ancien. Elle a été le modèle d’une organisation contre-révolutionnaire promue par une classe dirigeante menacée, dans un moment où l’histoire allait vite.

Pour réaliser ces deux tâches, maintenir l’ordre et évincer le nouvel Etat dont c’était le privilège, la Mafia a dû convaincre brutalement les populations d’accepter sa protection et son gouvernement occulte en échange de leur soumission, c’est à dire d’un système d’imposition directe et indirecte (sur toutes les tractations commerciales) lui permettant de financer somptueusement son fonctionnement et son expansion. Pour cela, elle a organisé et exécuté systématiquement des attentats terroristes contre les individus et les entreprises qui refusaient sa tutelle et sa justice. C’était donc déjà la même officine qui organisait la protection contre les attentats et les attentats pour imposer sa protection. Le recours à une autre justice que la sienne était sévèrement réprimé, de même que toute révélation intempestive sur son fonctionnement et sur ses opérations. Quant à l’ordre qu’elle faisait régner à la place de l’Etat, il était conforme aux besoins des grands propriétaires terriens qui avaient favorisé sa naissance et son développement.

La réussite de la Mafia a été telle qu’elle a survécu aisément à la disparition des ses premiers maîtres historiques. Entreprise de gouvernement dès sa naissance, elle s’est imposée par les mêmes méthodes terroristes dans les bas-fonds des grandes villes américaines où elle s’est emparée en outre des commerces habituellement contrôlés par l’Etat – interdits ou réservés – le tabac, l’alcool, les drogues, les jeux de hasard, la prostitution, qui allait lui procurer un enrichissement considérable.

Ce nouvel empiètement dans un domaine pratiquement étatique n’allait pas être le dernier. En même temps qu’elle concurrençait l’Etat légal, la Mafia commençait à conquérir, par les mêmes procédés terroristes mais aussi au moyen de ses nouvelles richesses, certains postes administratif et gouvernementaux. Ces positions lui permirent d’abord de paralyser toute action judiciaire, économique ou législative dirigée contre elle-même et, ultérieurement, de se moderniser en contrôlant de nouveaux domaines – construction, armement, énergie – après avoir abattu les vieux cadres déchus de l’ancienne. Ce furent les premiers procès retentissant contre la Mafia et, aujourd’hui encore, chaque fois qu’on entendu parler d’opération policière d’envergure contre « l’honorable société », on peut être assuré qu’il s’agit de sa modernisation et de l’élimination de vielles ganaches qui n’ont pas compris à temps que l’Etat était désormais « respectable ».

De si remarquables succès ne pouvaient manquer de séduire d’autres hommes politiques, venus des affaires ou d’ailleurs, en leur montrant comment un Etat moderne avait les moyens de résister au mouvement dissolvant de l’Histoire, grâce à l’emploi judicieux du terrorisme mafieux utilisé à une échelle toujours plus grande. Si bien qu’aujourd’hui, il est sans intérêt de relever l’origine mafieuse de tel ou tel politicien, homme d’affaires ou chef d’Etat. Tout Etat moderne contraint de défendre son existence contre des populations qui mettent en doute sa légitimité est amené à utiliser à leur encontre les méthodes les plus éprouvées de la Mafia historique, et à leur imposer ce choix : terrorisme ou protection de l’Etat.

L’extraordinaire réussite de la Mafia et des ses procédés ne doit pourtant pas faire oublier ses origines et comment elle a été initialement couvée et patronnée par des hobereaux siciliens, comment elle a grandi sous l’aile protectrice d’un pouvoir en perdition. Malgré ce que pourraient laisser croire ses succès politiques, ce n’est pas le Mafia qui subvertit l’Etat moderne, mais ce sont, de temps en temps, les Etats tyranniques qui ont concocté et utilisé les méthodes que la Mafia a, plus tard, systématisées. Quelques exemples l’illustreront aisément.

Logique du terrorisme (extraits), Michel Bounan, 2002.

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