15.3.3

Pendant une semaine en mai 2006, la ville de Sao Paulo a manquée de se transformer en zone de non-droit, au mépris de l’Etat et de la nation. (…) Mais le vendredi 12 mai 2006 dans l’après-midi, la ville fût la cible d’attaques violentes et concertées. Ses assaillants se déplacèrent à pied, en voiture ou en moto. Ce n’était pas des émeutiers ni des révolutionnaires ni les recrues de camps d’entraînement terroristes, mais de jeunes hommes et femmes anonymes, vêtues de la façon la plus ordinaire qui soit, et donc impossible à identifier pendant et après les faits. Brandissant pistolets, fusils automatiques ou bombes incendiaires, ils affluèrent en masse vers le centre-ville , frappant avec une efficacité redoutable, avant de se volatiliser. Leur intentions étaient purement criminelles, pourtant ils ne commirent aucun larcin ni ne pillèrent de bâtiments. Ils brûlèrent des bus, des banques, des édifices publics; ils livrèrent bataille aux forces de l’ordre – abattant policiers en faction ou à leur domicile -, lesquelles firent en retour plusieurs victimes chez leur adversaires, sans toutefois parvenir à les stopper dans leur inéluctable avancée. On aurait dit des fantômes. (…)

Au même moment, une vague de mutinerie ébranla soixante-treize prisons de l’Etat de Sao-Paulo, laquelle fit contre toute attente peu de bruit. (…) en réalité, barricadée dans leur quartiers généraux, les dirigeants regardaient ces mêmes vidéos diffusées en boucle, certaines avec un fond musical. (…) Et vint le dimanche, jour de la Fête des Mères. (…)

Le PCC s’est constitué en un immense réseau de cellules secrètes et semi autonomes, unique en son genre. (…) Les autorités n’ignoraient pas que le récent transfert de plusieurs prisonniers avait attisé la colère des dirigeants de l’organisation. (…) Il s’agissait de Marcos Camacho, plus connu sous le nom de Marcola, un criminel de longue date qui, à ce qu’on racontait, était un homme intelligent en plus d’un lecteur avisé du classique de Sun Tzu, L’Art de la guerre. Agé à l’époque de trente-neuf ans, il avait passé la moitié de sa vie derrière les barreaux où il purgeait une lourde peine pour vol à main armée et enlèvement. Le dimanche 14 mai 2006, alors que la ville était  à feu et à sang, quatre émissaires décollèrent de Sao Paulo à bord d’un avion de la police pour négocier avec lui l’arrêt des hostilités. Mais sans surprise, Marcola nia toute implication dans les évênements. Il alla jusqu’à bouder le téléphone portable qu’on lui tend afin de mettre fin à la rumeur de sa destitution, avant d’autoriser un de ses codétenu à passer l’appel. (…)

Le lendemain, à l’arrêt soudain des attaques, le bruit courut en ville que l’Etat avait accepté de fournir au PCC soixante écrans plats en prévision de la Coupe du monde de football qui approchait à grand pas. (…) L’absence de revendication les rendait les attaques plus vicieuses encore car en privant le gouvernement de la possibilité même de négocier, elle permettait au PCC d’écrire le scénario de bout en bout. De plus, comme les dirigeants du PCC étaient déjà sous les verrous, ils n’avaient pas grand-chose à craindre. Ils pouvaient narguer l’Etat à loisir entre ces murs bâtis pour les enfermer. (…) « Ils peuvent en toute impunité envoyer leurs gars tuer des policiers parce qu’ils sont sous la protection de l’Etat.  » (…) Ayant reçu l’ordre de se montrer impitoyables mais capables seulement d’identifier un coupable à l’occasion, ils se constituèrent en escadrons de la mort et, le visage masqué ou en uniforme, allèrent semer la terreur dans les bidonvilles. Le Brésil avait officiellement aboli la peine de mort, pourtant à la fin de la semaine, quand la police se retira des favelas, on dénombra pas moins de quatre cent-cinquante morts, certaines victimes exécutées d’une simple balle dans la tête. (…) L’Etat mettait en scène ses propres fictions. (…) C’est un fait historique : le simulacre du pouvoir demeure alors même que le gouvernement menace de disparaître. (…)

Le PCC était à l’origine une équipe de foot créée à la prison d’Etat durant l’été 1993 par huit détenus – dont il ne reste aujourd’hui qu’un survivant. (…) Le téléphone arabe leur permit toutefois de se choisir un nom d’équipe. Plusieurs choisirent l’arrogant « Commando », mais l’équipe du PCC surprit tout le monde en se proclamant « Premier » et en revendiquant son droit à la « Capitale ». A la lumière des événements ultérieurs, ce titre sonnait déjà comme une mise en garde. Le gardien de prison finit par périr de la main du monstre qu’il avait créé, le Primeiro Commando da Capital, né du seul désir de jouer au football. (…) Agé de trente-cinq ans, le capitaine se prénommait Geleiao (Grosse Gelée), un meurtrier fort comme un Turc, pur produit des bas-fonds de la ville. (…) Juste avant de pénétrer dans la cour, Geleiao attaqua le premier : il sauta sur un membre de l’équipe adverse et lui brisa la nuque en lui tournant la tête d’un mouvement brusque. (…) Mais en choisissant de riposter, ces hommes se condamnèrent à vivre sous la menace permanente des proches des victimes, prêts à tout pour venger leur morts. (…)

« Nous sommes liés à la vie. Ce qui arrive à l’un de nous arrive à tous. Jamais nous ne nous trahirons. Nous sommes frères jusqu’à la mort. » (…)

Le 2 octobre 1992 – onze mois avant le baptème meurtrier du PCC à Taubaté -, une mutinerie dans le bloc n°9 avait tourné au bain de sang. La police avait abattu cent onze détenus et blessé cent trente autres, avec seulement cinq cent cartouches – une performance qui s’explique par le fait que la majorité des coups de feu avait été tirée à bout portant sur des hommes qui se repliaient déjà dans leurs cellules. (…) Depuis 1984, le droit de visite autorise les rapports sexuels, mais à Carandiru, aucun espace n’était prévu à cet effet; Les détenues avaient trouvé une parade si ingénieuse qu’elle fascinait encore Varella, un médecin de la prison. « Avec cinq à six types par cellule, certains blocs comptaient au total plus de mille détenus. Comment imaginer une femme faire l’amour avec on propre compagnon dans un endroit pareil ? » (…) Si deux ou trois hommes avaient de la compagnie en même temps, ils mettaient au point un planning. Chaque couple disposait d’une heure d’intimité, après quoi il libérait les lieux. Qu’à Carandiru des détenus fassent preuve d’un tel sens de l’organisation me sidérait. Mais, comme vous le savez, les affaires humaines ne souffrent pas l’anarchie. Et en prison, il n’y a pas un seul recoin dans lequel le pouvoir ne s’est pas infiltré. (…)

Les meurtres étaient spectaculaires, mais jamais gratuits. Contrairement aux factions rivales qui manquaient cruellement de discipline, le gang respectait un code moral strict, une version enrichie du règlement de la prison insistant sur l’importance de meilleures conditions de vie et le respect de chacun. Le PCC était une organisation criminelle douchée d’une force politique – pharisienne jusqu’au ridicule. (…) Une fois qu’on rejoignait officiellement la bande, on devenait « Frères » pour le restant de ses jours. Lors du rituel d’initiation, les nouveaux membres étaient baptisés par l’aspersion traditionnelle avant de d’apposer leur signature en bas du manifeste qui faisait également office de constitution. Son seizième et dernier point était la profession de foi de l’organisation : « Personne ne peut nous arrêter dans notre combat car la graine du Commando a germé dans tout le système carcéral de l’Etat, ainsi qu’à l’extérieur … Nous comptons révolutionner le pays de l’intérieur des prisons grâce à notre arme la plus redoutable : la Terreur des puissants. » (…)

Dans la misère ambiante des prisons, nombreux étaient les membres qui disposaient de quartiers dans des blocs réservés au PCC : cellules aux murs blancs immaculés et ornés d’affiches, approvisionnées en nourriture, boissons, magazines, livres et disposant parfois d’une télé. Ce n’était pas le seul point positif de la discipline de groupe. A l’exclusion des meurtres perpétrés par les membres du PCC, la courbe des homicides commençait à s’inverser pour la simple et bonne raison que la concurrence avait été écrasée. Le viol devint interdit. Et le PCC fit campagne contre la consommation de crack et de drogues injectées par intraveineuse – jugée nuisible à son pouvoir. Résultat, le taux de détenus atteints du VIH baisse. Pendant ce temps, l’Etat continuait de remplir les prisons au rythme de huit cent nouveaux détenus par mois : une politique qui fit le jeu du PCC. (…)

La mondialisation fut d’une plus grande aide encore. (…) Ainsi, en 1997, lapes privatisa les télécommunications, ouvrant une brèche dans laquelle une myriade de nouveaux opérateurs s’engouffra pour se tailler une part du marché.  (…) Quoi qu’il en soit, le PCC était à la pointe des télécommunications. Les téléphones dont ils se servaient étaient introduits sous le manteau dans les prisons, avec une flopée de carte SIM craquées. Mise au point par des techniciens verreux ayant transformé des dizaines de « centrales » en serveurs intermédiaires, un système élaboré permettait aux membres détenteurs d’un mobile de parler simultanément à plusieurs interlocuteurs. (…) Le gang opéra une réorganisation interne, troquant son système pyramidal contre une structure composée de cellules semi-autonomes, si mouvantes et complexe qu’elle en devenait insaisissable. Un jour, un jeune procureur exerçant près de Taubaté m’a montré une carte indiquant les multiples connexion du PCC. Cette dernière avait pu être réalisée grâce aux appels interceptés et à un logiciel d’investigation  utilisé par l’armée américaine en Irak. J’ai fais observer à mon interlocuteur  que ce document ressemblait aux plans représentant la progression de l’insurrection dans la province d’Anbar (guerre civile entre tribus sunnites et forces gouvernementales) – un entrelacs de lignes si confus qu’aucune conclusion un tant soit peu sérieuse n’avait pas pu être tirée. (…)

En 2005, pendant une émeute de deux jours qui mit à feu et à sang la prison de Venceslau, plusieurs membres investirent un quartier de détention préventive et y décapitèrent cinq de leur ennemis. Ils plantèrent ensuite les têtes sur des bâtons qu’ils agitèrent devant les caméras – on raconte qu’ils auraient ensuite improvisé une partie de foot avec une des têtes en guise de ballon. (…)

En janvier 2006, la police arrêta trente commandos du PCC armés jusqu’aux dents qui s’apprêtaient à finaliser un plan d’évasion de grande envergure. (…)

Dans la matinée du 18 février 2001, le gouvernement fut bien obligé de reconnaître publiquement la puissance du PCC. En effet, ce jour-là, Carandiru et vin-huit autres prisons firent face à une vague de mutineries – une action d’une ampleur considérable appelée « Méga-Rebellion » et motivée par le transfert de dix leaders du PCC à Taubaté. (…) Si la tradition veut que les jours de visites se déroulât sans heurts, le PCC, conscient de l’avantage qu’il pouvait tirer de la situation, prit sept mille personnes en otage derrière des barricades. le message envoyé à l’Etat était : « Echec et mat, bande d’enfoirés. » Certains otages se sentirent trahis, mais la plupart acceptèrent de jouer le jeu : leur présence permettait peut-être de sauver la vie de leur bien-aimé en gardant la police à distance. Le PCC ne manquait pas de classe. Quand il laissa aux otages le choix de partir, une grande majorité préféra rester. A cette occasion, seize hommes furent assassinés pars leurs codétenus qui avaient profité de l’effervescence pour régler leur compte. (…)

En référence aux attentats contre le World Trade Center à New York, l’organisation baptisa ces individus les « ben Laden ». (…) Le long de la ligne de partage  qui sépare la ville des favelas, les avis sont moins tranchés. Les gens ne nient pas que le PCC est avant tout une organisation de narcotrafiquant sans foi ni loi. Mais dans le même temps, tous reconnaissent qu’il a amélioré le sort des détenus et de leur familles et, bien que pour des raisons purement égoïstes, tiré toute la communauté du chaos qui régnait à son arrivée pour instaurer un nouvel ordre. Ils sont lucides sur leur environnement. (…)

 » – Le PCC a de beaux jours devant lui. » Je lui ai demandé de développer. Il a répondu : « L’organisation s’assure que les familles des détenus mangent à leur faim et met à leur disposition un bus gratuit qui les conduit à la prison le week-end. Elle vient aussi au secours de personnes qui sont parfaitement étrangères au crime organisé. Il leur suffit de faire part de leur besoins au PCC qui en retour leur fournira des produits de première nécessité : un panier de nourriture, des médicaments ou du matériel pour rafistoler leur toiture. Beaucoup de vielles personnes préfèrent garder leur distances avec l’organisation. Mais les plus jeunes se tournent vers quiconque leur tend la main. (…)

 » – Quelles sont ces règles ? – Des règles élémentaires qui font l’unanimité. Par exemple, ne pas reluquer la femme d’un autre, ne pas commettre de viol, ne pas racketter les pauvres ou les petits commerces du coin, ne pas jouer les indices, ne pas sortir son arme lors d’une simple dispute. Bien qu’écrites nulle part, nous connaissons parfaitement ces règles. Nous savons ce qui est bien et ce qui est mal. Même les dealers ne jouent plus les cadors. Ils ont appris l’humilité parce que même s’ils ne sont pas membres du PCC, ils doivent lui rendre des comptes. Et c’est valable pour nous tous. On ne peut plus descendre quelqu’un pour un regard de travers. Il faut dorénavant aller voir un membre du PCC et lui expliquer pourquoi telle personne doit mourir. Ils iront alors parler au type et décideront eux-même de sa punition. – Les règles de la prison de Carandiru. (…) Selon lui, le PCC formait un « gouvernement parallèle », mais l’expression « proto-gouvernement » paraît plus adéquate en raison de ses règles primitives. Quoi qu’il en soit, l’immense majorité des habitants des favelas attribuent l’amélioration de leur quotidien à l’organisation. (…)

Quelques soirs plus tard, à l’autre bout de la ville, j’ai rencontré le leader d’une cellule du PCC, un « pilote » dans le jargon du gang, en référence aux responsabilités qu’endosse celui qui commande. Il contrôlait cinq municipalités, soit près d’un demi-million de personnes. L’entrevue avait été difficile à arranger. Elle eut lieu dans un des bidonvilles où les escadrons de la mort de la police étaient descendus en mai 2006. (…) Il incarnait une sorte de proto-président et, comme tous les politiciens, il pratiquait la langue de bois. Il fut impossible d’aborder certains sujets. Par exemple, quand je l’ai interrogé sur les cotisations du PCC – sa première forme de financement – et sur où cet argent finissait, mon intermédiaire a émergé de son nuage de marijuana pour excuser mon indiscrétion. Le pilote a répondu :  » C’est un pont sensible. » Silence. (…) « Le projet du Commando ne s’intéresse pas seulement aux prisons mais à la société tout entière. Ses membres ne sont pas tous des criminels. On trouve aussi des avocats respectables, beaucoup de gens des classes supérieures et d’intellectuels. – En quoi des gens des classes supérieures se sentent-ils concernés par votre projet ? – Ce sont des révolutionnaires. – Le Commando est donc un mouvement révolutionnaire ? – Exact.

Peur sur la ville (extraits) , William Langewiesche, 2007

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