TOMATES

Sécurité domestique ? Sécurité publique ?

Sécurité domestique = sécurité publique : je m’aplatis s’il y a de la fumée, je contourne le mendiant (pour ne pas favoriser l’aumône), j’ôte le savon du dedans de la baignoire et je le pose sur son bord, je complète les fiches d’identification des enfants en bas âge, je ferme le gaz, je signale le sans-papiers à la préfecture, je mets un trois-points à ma porte d’entrée, etc. Ainsi, je réduis les dépenses domestiques-publiques (jonction-fusion).

Ensuite, Michèle Alliot-Marie parle de la loi. On vote pour élire des élus qui votent des lois. Les lois doivent être respectées. On respecte les lois votées par les élus pour lesquels on a voté.

On ne doit pas entrer avec un couteau dans un établissement scolaire. Les portiques détecteurs de métaux détectent les couteaux. On installe des portiques détecteurs de métaux à l’entrée des établissements scolaires.

Il vaut mieux avoir le bac pour entrer sur le marché du travail. Le bac d’aujourd’hui ne vaut plus rien. Ceux qui ont le bac ne valent rien sur le marché du travail.

Les fils d’ouvriers n’accèdent pas aux classes préparatoires aux grandes écoles. On ferme les usines, il n’y a plus d’ouvriers, et donc plus de fils d’ouvriers. Les classes préparatoires ne sont pas fermées aux fils d’ouvriers.

Fumer tue. Quand on est à côté d’un fumeur, on fume. Les fumeurs sont des assassins.

Des anarchistes ont écrit des livres. Des anarchistes ont lancés des bombes. Il y a parmi ceux qui écrivent des livres des gens qui lancent ou qui lanceront des bombes.

Des musulmans obligent des jeunes filles à porter le voile. Les jeunes filles doivent être libres de ne pas porter le voile. On vote une loi qui oblige les jeunes filles à ne pas porter le voile.

La littérature n’est pas accessible au grand public. Le grand public veut faire la fête. La littérature c’est la fête.

La nourriture qui ne fait pas grossir est chère. Il y a des pauvres. Les pauvres sont gros.

(etc)

Le lendemain j’ai repris Blanqui, sa défense au procès des quinze en janvier 1832 :  » Il faut que force reste à la loi ! Une nation ne doit se passionner que pour la loi ! Messieurs, suivant vous, toutes les lois sont-elles bonnes ? N’y en a-t-il jamais eu qui vous fissent horreur ? N’en connaissez-vous aucune de ridicule, d’odieuse ou d’immorale ? Est-il possible de se retrancher ainsi derrière un mot abstrait, qui s’applique à un chaos de quarante mille lois, qui signifie également ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire ? On répond :  » S’il y a de mauvaises lois, demandez-en la réforme légale; en attendant, obéissez.  »

Obéissance à la loi. C’est une formule qui tient. Et qui a au moins autant d’efficacité pratique que Je est un autre (par exemple). Sans compter qu’elle est faite par tous, dans une démocratie, et non par un.

Que n’importe qu’elle formule peut se retourner, Ducasse l’avait montré, en 1870, et nommé Poésies. Ainsi, dans Poésies II :  » Vous qui entrez, laissez tout désespoir. »

Plus haut dans le texte, Blanqui dit le peuple muet :  » Le peuple n’écrit pas dans les journaux; il n’envoie pas de pétition aux chambres : ce serait temps perdu. Bien plus, toutes les voix qui ont un retentissement dans la sphère politique, les voix des salons, celles des boutiques, des cafés, en un mot de tous les lieux où se forme ce qu’on appelle l’opinion publique, ces voix sont celles des privilégiés; pas une n’appartient au peuple; il est muet; il végète éloigné de ces hautes régions où se règlent ses destinées.  »

Il est muet – à moins que les autres soient sourds.

 » Le peuple n’existe plus, c’est l’individualité sérielle de masse qui l’a remplacé. … Le peuple, ce n’est pas le peuple matérialisé par la masse humaine mais la possibilité toujours ouverte qu’un peuple « soit ». Or cette possibilité a disparu : le peuple – les peuples on été dissous … Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation, et que tout soit aligné sur cet horizon ne fait plus guère de doute pour personne.  »

Le peuple existe. L’individualité sérielle de masse ne l’a pas remplacé.

Le peuple, c’est le peuple matérialisé par la masse humaine. Le peuple n’est pas une possibilité; il est effectif dès qu’il agit. Cela n’a pas disparu : le peuple – les peuples n’ont pas été dissous.

Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation et que tout soit aligné sur cet horizon fait douter quelqu’un.

*

  1. Si le peuple n’existe plus, alors il n’y a pas eu d’émeutes (révoltes) en banlieue.

1.1. Ou alors, c’est que nous pensons que les émeutiers (révoltés) des banlieues n’appartiennent pas au peuple, ne manifeste pas un peuple.

2. Si nous pensons que les émeutes des banlieues ne manifestent pas l’existence d’un peuple, c’est qu’elles sont le produit d’une série d’individus simplement énervés et qu’on calmera à l’eau froide.

3. Si nous pensons que ces émeutes ne sont pas des mouvements populaires, alors ne les appelons pas émeutes, car l’émeute est un mouvement populaire.

4. Nous regrettons que ces émeutes soient spontanées, non organisées. L’émeute, c’est une insurrection qui a échoué. Par conséquent, les émeutiers des banlieues ont échoué (selon nous). D’ailleurs, ils sont dans l’échec (scolaire d’abord, émeutier ensuite).

5. Les émeutes ont eu lieu, pas l’insurrection – qui vient. Nous préférons l’insurrection qui va venir aux émeutes qui ont effectivement eu lieu – sans nous.

6. Les émeutes sont ponctuelles. Ces émeutes ont presque toutes consécutives à la mort d’un jeune homme ou de plusieurs tué(s) par la police, ponctuellement. A partir de combien obtient-on une ligne ?

6.1. Si l’on obtient une ligne, ou si l’on n’est pas loin d’obtenir une ligne temporelle continue (émeutes en 81, émeutes en 84, 85, etc., etc), c’est donc qu’il y a continuité de l’émeute. Comment nomme-t-on cette continuité, latente ou manifeste, de l’émeute ?

7. Les émeutiers de banlieues ne décollent pas de l’émeute. On ne peut que vouloir décoller de l’émeute. L’émeute n’est pas une ambition. On n’ambitionne pas de vivre en banlieue, d’être émeutier, bref, de faire partie d’un peuple.

7.1. Ils font partie d’un peuple.

7.2. Le peuple manque.

7.3. Nous résolvons cette double contrainte par un futur simple de l’indicatif (l’insurrection viendra).

8. In-su-rrec-tion : 4 syllabes.

Emeutes : 2 syllabes.

In-su-rrec-ti-on : 5 syllabes (avec la diérèse lyrique).

9. L’émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas (Victor Hugo).

Les émeutes des banlieues ont raffermi le gouvernement.

Non seulement les émeutiers des banlieues ont échoué, mais en plus ils ont largement contribué à la situation calamiteuse dans laquelle nous sommes.

9.1. Qu’ils arrêtent, ou s’organisent.

Une émeute n’est pas un mouvement organisé.

10. Les banlieusards n’ont produit jusqu’à présent que des émeutes. Ils sont incapables d’autre chose que l’émeute.

10.1. Ils ne retiennent du mot émeute que l’étymologie ; émoi, émotion. Ils ne pensent pas (ils sont manuels).

10.2. Nous ne retenons de l’émeute que l’effet qu’elle nous fait -peur et fascination (ou inquiétude et enthousiasme). L’émeute ne fait pas penser.

10.3. Nous pensons qu’une pensée construite par une succession de propositions logiquement enchaînées fait penser. À voir. 

*

L’idée qu’on se faisait des habitants des banlieues en général n’était pas très loin de la description de l’ouvrier-pomme de terre par Emile Pouget, à la fin du XIXe siècle. L’ouvrier était une pomme de terre, posée à côté d’une autre pomme  de terre, et le tout formait un vaste sac à patate. L’habitant des banlieues était cette patate, bourgeonnant jeune tantôt à droite tantôt à gauche, de-ci de-là, inconsciente dans la chaleur et le noir des caves à trafic, abrutie par la réclame et les jeux-vidéos. Heureusement, Emile était du côté de ceux qui s’organisent. Il fallait faire autrement bourgeonner ces patates; on s’y emploierait. La jonction, c’était ça : je t’organise.

Il y avait si longtemps que tous ces mots n’avaient pas été prononcés, et repris, si longtemps que nous étions coupés, que la jonction devait d’abord s’opérer avec eux, en les récrivant, re-disant, bien ronds en bouche, comme un Luchini retourné garçon coiffeur mais acteur. Si longtemps que la transmission avait été coupée qu’il faudrait d’abord passer par une période de calque.

Était une réponse possible à la lettre de Rouillan :

« Si je parle du point de vue génération, je suis obligé de convenir de l’irréfutable constat : notre génération (en Europe occidentale et d’un point de vue révolutionnaire, entre 1965 et aujourd’hui) a été la pire ou la moins douée depuis deux cents ans.

D’abord et contrairement à nos prédécesseurs, nous avons été incapable de faire la moindre révolution conséquente même vouée à un échec comme la Commune ou la révolution européenne des années 20 et les grands mouvements populaires des années 30, 40 et 50. Pire, puisqu’à un moment, notre génération n’a pu projeter un modèle de lutte capable de s’opposer à l’avancée du capitalisme (poussé par ses logiques de crises et d’essoufflement).

Ce qui, entre autres, nous coûte un autre constat : nous laisserons un monde plus réactionnaire, plus dur, plus précaire que celui dont nous avons hérité.

Nous avons tout critiqué, et certaines fois réussi à foutre par terre différents trucs vieillis, mais nous n’avons rien construit ni rien mis à la place d’un point de vue de l’organisation, d’un point de vue de l’utopie, d’un point de vue de la perspective pour les exploités et opprimés…

Finalement, nous n’avons seulement recyclé de manière dilettante le syndicalisme rêvé, l’en-dehors des copains du début du siècle, le démocratise… Nous n’avons gagné aucune grande bataille. Nous n’avons pas été à l’égal des vieux du début du siècle créant les assises ouvrières ou de leur enfant « antifascistes » nous offrant au moins le Welfare State et participant aux libérations anticoloniales. Et que dire des générations plus anciennes ! Nous n’avons pas été à la hauteur des vieux d’avant inventant les barricades et le socialisme utopique.

Et je nous mets dedans, même nous qui avons tout donné pour le combat. Je peux parler de notre génération sans en faire une affaire personnelle…

Oui, nous (ceux qui à un moment donné ont les armes) avons été défaits, certes ! Mais en combattant. Le pire, c’est qu’une grande partie de notre génération ne s’est même pas battue ou a fait semblant … du bout des lèvres.

Pour l’instant très dépolitisée, dépourvue (par notre faute) d’une véritable idéologie-utopie de libération, la génération qui se lève ne parvient pas à saisir là où nous avons failli. Elle nous regarde avec surprise et condescendance… « 

Tomates (extrait), Nathalie Quintane, 2010

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