CE QUE NOUS SOMMES

1978, Action Directe braque le tableau de Jérôme Bosch, L’Escamoteur. Le tableau, devenu otage contre rançon, prend un sens nouveau. Retrouvé par la police deux mois plus tard, il devient encore maintenant invisible au public, enfermé dans les coffre-forts du musée de Saint-Germain-en-Laye. Ce geste et la réaction policière comme policée, bien entendu prévisible, posent la question du désir de l’artiste en faisant cette image. On peut croire qu’il souhaitait faire, sinon une apologie, un hommage aux voleurs de génie. On peut se dire qu’il s’attendait à cette fin, qu’un vol de cette peinture serait un escamotage par excellence. On peut plutôt fantasmer l’idée que Jérôme Bosch voulait voir sa peinture volée à répétition, offrant ainsi à un public toujours plus large de gros désirs de se réapproprier les richesses du monde. Il n’est certainement rien de tout cela, l’hypothèse existe quand même car nous voulons la faire exister.

Il nous paraît pertinent de partir de l’histoire de ce larcin pour nous intéresser à l’histoire des arts. Ici, le tableau existe surtout par son contexte et par ce que le monde a voulu faire de lui. C’est aussi un moment, rare donc précieux, où les mondes militants et artistiques se joignent avec grande puissance. Plutôt que de parler d’art par le prisme de son histoire ou de ses riches détenteurs, il nous paraît préférable d’en parler par le prisme de ce que nous sommes. Ce que nous sommes, ce pourrait être un répertoire de gestes, de pensées, d’attitudes infini.

Quand Alexandre Marius Jacob se révolte en cambriolant, il tente de déplacer l’ordre des choses. En prenant, il dispose. Quand Marcel Duchamp achète un porte-bouteille au BHV pour le montrer comme une œuvre d’art, finalement, il tente aussi de déplacer l’ordre des choses. En signant l’objet, il le vole. En prenant, il compose. Changement d’auteur, changement de propriétaire. Ce rapprochement ne veut pas forcément dire que Duchamp est un révolté comme l’était Jacob, ou que Jacob est un artiste comme l’était Duchamp. On a simplement le sentiment qu’il se passe quelque chose entre ces deux pratiques, quelque chose d’intense qu’il nous est difficile de formuler. On n’a peu à dire, tout reste à faire.

Ce que nous sommes, Louise Noir, 2016

Retour au sommaire